" FILLES DU ROI "
Août 1669, plein été sur Québec. Depuis que le Saint-Jean-Baptiste a été annoncé, un frisson d’attente passe sur la ville. C’est que l’arrivée de ce navire-là veut dire tout à la fois une chance de bonheur et un hasard de loterie. Aussi, lorsqu’il se met à grandir contre le ciel, chacun se cherche sans doute un bon prétexte pour avoir à faire du côté du fleuve. Le voilier met l’ancre, tout odorant de ces longues semaines de mer, rebondi de passagers, de bêtes et de marchandises.
Là haut, sur le pont du Saint-Jean-Baptiste, 149 jeunes femmes et jeunes filles, serrées comme un essaim contre le bastingage attendent immobiles, entre murmures et demi-silence, attentives à saisir le moindre indice de cette nouvelle existence qui vient à elles. Ces passagères forment un groupe un peu particulier : bien qu’appartenant à diverses couches sociales de la société française, la plupart d’entre elles, sinon toutes, arrivent cependant tout droit de la Salepêtrière, un hôpital de Paris dont la réputation est ambiguë. La supérieure des ursulines de Québec, mère Marie de l’Incarnation, écrira plus tard dans une lettre à son fils : « [...] il y en a de toutes conditions, il s’en est trouvé de très-grossières, et de très-difficiles à conduire [...] » ; elle ajoutera toutefois : « Il y en a d’autres de naissance et qui lui ont donnée [à la recruteuse] plus de satisfaction. » Les demoiselles de naissance, c’est-à-dire celles issues de la noblesse ou de la bourgeoisie, ne sont que quatre ou cinq, et l’une d’entre elles, au moins, n’a pas fait la traversée par envie d’aventure... peut-être même est-elle montée à bord du Saint-Jean-Baptiste contre son gré. Elle a 24 ans, elle est née aux Layes, en vallée de Chevreuse, du mariage d’Alphonse, sieur de la Massicotterie, avec Loyse de Marle, et elle s’appelle Catherine de Baillon.
Avec toutes ses compagnes, elle a accompli la longue traversée pour une seule et bonne raison : le souhait, sinon l’obligation de trouver un mari ! Filles de biens comme filles de peu, toutes ces demoiselles sont des filles à marier autrement appelées « filles du roi » (Parce que le roi défrayait le coût de la traversée des filles et leur versait une dot de 50 livres).
