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dimanche 24 juin 2012

MAISONS A GALERIES


Maisons à galeries et lavandières à Montignac (Dordogne)

Plaque de verre 13 X 18, détail.



Voici ce qui reste, en 1904, des vieilles maisons de Montignac, sur la rive droite de la Vézère. Entre le château, les remparts et la Vézère, l’espace était réduit pour de nouvelles maisons.

Sur la gauche, une maison dont la galerie est orientée plein sud, doit être agréable à vivre, avec vue sur la rivière. L’entrée n’est pas de ce côté, mais à l’opposé sur la place d’Armes et la galerie est au rez-de-chaussée ; il est préférable d’avoir un peu de marge en cas de montée des eaux. Une autre maison, très belle, est à deux galeries superposées soutenues par des étais de bois, comme pour la première. Du linge sèche au soleil sur une corde.

A droite des escaliers, un petit mur : c’est une cale contre laquelle les gabarres viennent s’arrimer. La cale principale de Montignac, importante, se trouve en face, de l’autre côté de l’eau. A gauche de l’escalier, la fontaine de la bombarde ressemble à une niche.



LE DEPIQUAGE AU FLEAU VERS 1905


On bat le blé au fléau devant la maison des Nadaud et les femmes ne sont pas les dernières à taper. Cela n’a pas l’air difficile, mais essayez et votre dos vous en dira des nouvelles. En plus, il faut viser, ne pas heurter les autres fléaux, ne pas assommer la fillette. En haut des marches, la Fontillou apprécie le travail. Tous les hommes ont une chemise blanche.

En 1905, le sol de la place Malbec était caillouteux et ne permettait pas le ramassage du grain. Aussi, la veille, l’on aspergeait l’aire à battre au moyen de balais de genêt trempés dans un mélange d’eau et de bouse de vache. Cela durcissait pendant la nuit et madame Arnaud pouvait alors balayer le grain. Pour l’instant, elle a une balle de blé dans l’œil. Arnaud le tailleur contemple le spectacle, assis au pied de l’escalier.



Dans une vieille photo, le difficile est d’abord de la dater et ensuite de reconnaître les personnages. Si vous possédez de vieux clichés, interrogez les vieux, et n’oubliez pas de noter. Mon grand-père avait écrit un émouvant récit de sa guerre de 1870 et de la bataille de Coulouniers gagnée par les Mobiles. Je l’ai découvert juste avant de faire imprimer mes récits du maquis et je l’ai ajouté à mon livre. Le parallèle est étonnant. Maintenant, ces souvenirs historiques, imprimés à 5000 exemplaires, sont sauvés de l’oubli.

LE BUGUE : LA FEMME ECRASEE



Audacieuse démonstration, devant une foule nombreuse à l’occasion des fêtes de la Saint Louis en 1908.



« L’écrasée » est en tenue légère, aguichante, ce qui fait partie du spectacle : collants blancs, jarretières, chemise décolletée. Auparavant, elle a fait son tour de piste dans la voiture pour que le public s’assure bien qu’il n’y avait pas de trucage, qu’elle n’avait pas de corset de fer par exemple. Mais, corset ou non, il s’agit de viser juste.



La Darracq a subi quelques modifications, l’aile de droite enlevée, le chauffeur voit mieux sa victime. La manivelle est relevée pour ne pas racler les mollets.

Malgré le flou de la voiture et des passagers dû à la vitesse, cette photo est éditée en cartes postale et connaît un grand succès.

La Darracq possède deux splendides phares à acétylène. Ce modèle est une Darracq 1909 Torpédo, bicylindre de 8 HP, avec un radiateur moderne, prenant tout l’avant et non seulement le bas. Le changement de vitesse est au volant

GERARD DE COMMARQUE



A Urval, dans la cour de son château de La Bourlie, Gérard de Commarque, né en 1903, est bien en selle, comme il sied à un descendant d’une lignée de cavalier.
Pomponnette, sa jument, cligne des yeux de plaisir et reste bien placée pour la pose, excepté la houppe de la queue qui fouette l’air.
Derrière Pomponnette, encadrée par deux pieds de lauriers-roses, la chapelle construite en 1865 par Blanche de Cugnac, qui a fait raser une chapelle romane pour édifier ce monument, plutôt que de satisfaire à un voyage de noce en Italie. Blanche n’a pas eu d’enfant. C’est toujours Blanche qui a modernisé une porte d’entrée du logis, sur la gauche.
La porte de la chapelle est surmontée des blasons des deux familles :
A senestre, les armoiries des Commarque = azur avec une arche d’alliance d’argent.
A dextre, les Cugnac sont gironné d’argent et de gueule de huit pièces. La couronne de marquis joignant les deux..



Les vitraux comportent les armoiries des différentes familles qui se sont succédées par héritage dans la Bourlie : les Saint-Ours, les Montalembert, les Cugnac et bien évidemment les Commarque qui ont réussi à y demeurer. Les Cugnac sont bien installés dans le pays puisqu’on en foule l’un d’eux aux pieds dans l’abbatiale de Cadouin.
C’est l’architecte Bouillon, élève d’Abadie le restaurateur de la cathédrale Saint-Front de Périgueux, qui a dessiné les plans de cette chapelle. Chapelle particulièrement grande pour un château, puisqu’elle peut accueillir une trentaine de personnes. Tous ceux qui vivaient alentour, et en particulier la quinzaine des personnes qui travaillaient sur la propriété, étaient priés d’aller y faire leur dévotion chaque matin avant le travail. On aurait pu être mieux inspiré au pays des églises romanes, mais en consultant l’Almanach des paroisses de la Dordogne de 1905, on remarque que pour les curés, et certainement pour les fidèles, les vieilles églises sont appelées à disparaître. Il y a un engouement très fort pour les églises neuves, que nous appelons néo-gothiques, et qui sont en 1905 cataloguées de style « romano-byzantin. »
Notre jeune cavalier est vêtu d’un costume marin, qui seyait aux jeunes gens de l’époque. Bien évidemment, ses mains sont gantées. Gérard est l’unique fils de Raymond et d’une mère anglaise, dans la continuité de la présence britannique depuis la guerre de Cent ans.
Les Commarque sont une des plus vieilles familles du Périgord, alliés aux Beynac.
Au XIe siècle, les Commarque occupaient une imposante forteresse, au-dessus du vallon encaissé de la Beune, près des Eyzies. Un peu plus tard, partant à la croisade, un Gérard de Commarque fit don de ses biens à l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem. Ce monument est ouvert au public et mérite la visite.
Bien plus tard, des Commarque furent capitaines au régiment de Beauce Infanterie et, en 1791, plusieurs d’entre eux se portèrent volontaires pour figurer sur la liste des otages pour le roi.
Gérard de Commarque, notre cavalier, s’est impliqué dans la vie locale et fut élu maire d’Urval. Violoncelliste, il travaillait avec le compositeur Louis Aubert.
Pendant la guerre, la chartreuse de la Poujade, propriété familiale voisine, servit d’abri à des toiles du Louvre et à des œuvres d’Ingres venues de Montauban. En 1944 elle abrita l’Etat Major Inter Alliés et André Malraux.
Gérard s’est rangé tout de suite du côté de la Résistance. A quelques mètre de La Bourlie, il possédait une grande et belle ferme, le Mas. En 1943, il y hébergea cinq républicains espagnols, armés, du Groupe Carlos, commandés par Juan Jimenez. Il les occupa à faire du charbon de bois dans la forêt toute proche. En tant que maire, il lui était facile de se procurer des cartes d’alimentation, mais c’est lui même qui allait faire les courses, les guérilleros étant trop voyants.
Dénoncé, Gérard de Commarque a été déporté à Buchenwald où il est mort le 16 février 1944. Des Espagnols, rescapés de cette équipe, me disaient chaque fois qu’ils l’évoquaient : « C’était un homme bon, très bon. »

Cette photo ne montre qu’une aile du château de la Bourlie, (toujours propriété des Commarque)situé sur une butte en lisière de la forêt de la Bessède, tout à côté du village d’Urval. Le parc et le jardin sont ouverts à la visite et même des appartements sont aménagés dans le château pour ceux qui veulent y passer des vacances dans le calme. Jetez un coup d’œil à son site www.chateaudelabourlie.com.

ELINA CHEZ LA BONNE



A droite, Élina accepte de poser, avec son ombrelle. Elle ne s’est pas installée sur le même plan que les autres, le mouvement de l’épaule droite dit bien qu’elle n’est pas de ces gens-là. Le visage manque de netteté car la gélatine de la plaque est abîmée.
Élina est née en 1849, elle devait avoir soixante ans et la photo doit dater de 1910.
Ce jour-là, elle avait accompagné sa « bonne » dans sa famille, pour une visite de quelques heures peut-être. Le chauffeur et photographe était Antoine.

Les parents et grands-parents sont nu-pieds, mais tout le monde à la campagne faisait de même à cette époque. Les dents ont disparu. La mère est heureuse, mais la grand-mère, intimidée, se cache. Le garçon a des brodequins, peut être en l’honneur des visiteurs. Quant à la bonne, elle est jolie, bien coiffée suivant les conseils de la patronne et vêtue comme il faut. La robe a été retaillée, mais la couture part en zigzag. Evidemment, elle porte des chaussures.



Le lieu : inconnu. D’autres maisons sont bâties avec les mêmes pierres dans le village de Cladech qui domine le château des Milandes et je me souviens que, par tradition, mes parents allaient « chercher » leur bonne à Cladech. Il aurait été très simple de faire parler mon père, il ne demandait pas mieux, mais quand on exerce une profession prenante, on n’a pas le temps et puis, ces histoires d’autrefois, on les écoute d’une oreille distraite. Plus tard viennent les regrets.

Personne en 1910, et bien plus tard, ne pensait qu’une bonne était une esclave, n’ayant que le dimanche pour se reposer. Mais quand elle « sortait » d’une maison sérieuse, elle avait appris son métier de femme et avait gagné en dignité. D’avoir vécu avec des bourgeois lui donnait un vernis. Cette photo en est un exemple. Si cette bonne était restée à la ferme, elle aurait subi un esclavage bien plus pénible, aurait été coiffée comme sa mère, et n’aurait pas eu de chaussures

SUR LE BANC



Ce cliché est d’avant 1909, date à laquelle les Malange ont acheté l’épicerie Bouyssonnet. La date est exacte, j’ai lu l’acte notarié.
Le banc est situé sur la place d’Armes de Belvès, en face de la halle, au soleil à partir de midi. Il a toujours été le lieu où l’on se rencontrait après le repas. Les premiers arrivés occupaient le banc, les autres restaient debout ou s’asseyaient sur le trottoir, mais les plus vieux avaient priorité. On évoquait les derniers potins, on proposait de réformer le monde, enfin, le monde de la commune, ou parfois même du département. Chacun avait sa solution, étayée par de solides exemples.
Il en était de même sur l’agora d’Athènes, et en ce sens nous sommes plus près des Grecs que des Romains, nous disait Deluga, notre professeur de lettres.
Après deux heures, les travailleurs cédaient la place aux vieux qui sortaient de leur sieste et ne songeaient plus à bouleverser le monde.
L’épicerie Bouyssonnet arbore l’inévitable chocolat Menier et présente en devanture des carafes et des attrape-mouches derrière des carreaux sales. Ces pièges, où se prenaient aussi les guêpes, étaient un spectacle peu ragoûtant sur la table de la cuisine. On appréciait l’épaisseur des cadavres flottant sur le vin et l’on regardait avec délectation les prisonnières cherchant désespérément l’issue.



Sur le banc, le premier personnage somnole ; la femme assise sur le trottoir s’amuse de voir qu’Antoine le photographie dans cette posture. Au milieu, l’homme a ôté son grand chapeau pour prendre la pose : c’est heureux car on peut voir sa belle tête, ses yeux vifs et sa moustache à la gauloise.
C’est une institution, ce banc, il est resté là jusqu’à la fin du siècle. La propriétaire actuelle l’a rangé dans sa cave, il attirait trop de monde devant l’entrée de sa maison.
Encore une aimable tradition qui se perd.

LE CAFE DES SPORTS AU BUGUE


Antoine s’est rendu au Bugue avec la Darracq.

Chacun pose de bonne grâce à la terrasse du café Bernard.



La pâtisserie-confiserie G. Bernard est à gauche, dans le même immeuble. La maison fabrique : « des biscuits de Reims, des pâtes à thés, des croquignoles, des demi-lunes et toutes sortes de desserts assortis pour les soirées. » En 1906, chez Bernard, une brioche coûte dix centimes.

Au Bugue, comme ailleurs, le Byrrh rafraîchit sans débiliter et la liqueur des bénédictins de Fécamp assure la digestion

ADDUCTION D' EAU


Belvès a cinquante ans d’avance sur de nombreuses communes pour l’installation de l’eau courante. Les travaux commencent en avril 1908 et vont durer un an et demi. Ils sont effectués par l’entreprise Piketty de Paris, quai de la Rapée. Pour la surveillance, la municipalité a embauché un personnage compétent, M. Pécharmant, de Périgueux, ingénieur des Chemins de Fer à la retraite. L’eau vient du tunnel ferroviaire du Got, à dix kilomètres au sud de Belvès. Ce tunnel mesure 1874 mètres et son trajet est sinueux. La plate-forme est établie pour deux voies et l’intérieur est entièrement bâti en moellons assisés. Les travaux de creusement ont débuté en 1847 pour se terminer en 1852. C’est peu pour un tel ouvrage.
En creusant un des puits d’aération pour le tunnel, les ouvriers découvrent dans la roche une importante source qui nécessite, pour l’évacuation de son eau, la construction d’une rigole le long de la voie.



En 1908, le maire, M. Déjean, n’a pas de mal à obtenir de la direction du P.O., le Paris-Orléans, l’autorisation de capter cette source d’une eau excellente. Seule condition, cette eau sera délivrée gratuitement aux maisonnettes des deux premiers passages à niveau situés sur le trajet. Le captage se fait dans le puits d’aération, à quelques mètres au-dessus de la voie. Les conduites métalliques, fixées sur la paroi du tunnel, sont enterrées à la sortie et l’eau arrive par gravité au réservoir de la Paroisse.

Quarante ans plus tard, une épidémie de typhoïde se déclare à Belvès, occasionnant le décès d’une élève du cours complémentaire. Les médecins font remarquer que le contagion s’effectue par les légumes souillés ou par l’eau de boisson. On soupçonne fortement les légumes venus de Villeneuve-sur-Lot, puis on se souvient que, quelques années auparavant, les tuyauteries du captage s’étant rompues, la « Mairie » avait tout simplement donné l’ordre de capter l’eau... à la sortie du tunnel, dans la rigole. Cette eau avait longé la voie ferrée sur mille deux cents mètres.

L’utilisation des cabinets dans les trains est interdite dans les gares, mais non dans les tunnels, la suite logique en était la typhoïde...

Le creusement de la tranchée est terminé dans la Grand-Rue, les terrassiers sont arrivés sur la place.

A l’angle de la rue de la Brèche, la boucherie Boussat est un parfait panneau d’affichage. La petite fille Menier domine le magasin du Louvre de Paris qui ouvre son exposition générale le lundi 28 septembre et les quatre jours suivants, c’est à dire en 1908 d’après le calendrier universel. Chiffre en accord avec les documents municipaux. La Gauloise est une liqueur « hygiénique » fabriquée par Requier à Périgueux. Quant au Byrrh, il « rafraîchit sans débiliter », surtout étendu d’eau de Seltz ou d’eau fraîche. L’affiche de M. Serré sur les confetti est partie en confetti, et nous ne saurons jamais en quelle ville a lieu ce festival avec défilé de sociétés musicales et grand bal champêtre. Toujours sous le Louvre, une affiche d’allure officielle donne les « renseignements généraux sur l’école de notariat de Limoges. »

Le vieil homme à la barbe chenue présente la liqueur Kermann de chez F. Casanove de Bordeaux, pour attester que c’est elle qui l’a maintenu en vie aussi longtemps.

Toujours dans les affiches, avez-vous remarqué celle de « Michelin, l’indéchirable. Pneus vélo Michelin » ? Elle représente un sauvage au nez busqué, plutôt un indien, car les cheveux plats sont ornés de grandes plumes. Il arbore un collier de dents de fauves et il essaie en vain de déchirer avec les dents un pneu de vélo !

Ce mur est resté fidèle à sa vocation publicitaire. Il s’est enrichi plus tard de DUBO DUBON DUBONNET, un peu délavé maintenant, mais toujours présent et photographié par des milliers de touristes. Dommage que notre sauvage ne soit plus là, il aurait du succès.

BELVES RUE DU FORT





« Mercerie Carcenac » est une enseigne lumineuse, chose extraordinaire installée dès l’arrivée de l’électricité à Belvès, en 1904.



Le balcon de la maison est ombragé par une vigne qui donne de bons chasselas, ce qui n’est pas à négliger pour des citadins. Tant pis pour les guêpes.

La maison Dubonnet et la suivante datent de la fin de la guerre de Cent ans. Sous le crépi, des briques plates sont disposées suivant l’appareil wisigothique en arêtes de poisson, très ancienne technique.



Zéphyrin, sur la gauche, vient de recevoir vingt-quatre bicyclettes Liberator, encore dans leur emballage ; les affaires vont bien.
Les enfants de la rue ne cèderaient pas leur place dans la Darracq d’Antoine, ils en sont fiers et heureux.



Lucien est lui aussi propriétaire d’une Darracq avec conduite à droite. Les phares à acétylène sont puissants et suffisants pour éclairer la route. Contrairement à celle d’Antoine, la voiture n’est pas encore immatriculée, mais rien ne presse.

Que fait ce jeune homme au canotier ? Il joue au diabolo et l’on aperçoit celui-ci devant la fenêtre de l’entresol.



N’est-ce pas la mère d’Anaïs Monribot qui sort de son épicerie, la maison Dubonnet ? on le dirait bien, car, dit Anaïs dans ses mémoires, « pour garder notre rang, ma pauvre mère tenait à l’habillement. Elle faisait « Dame » le dimanche pour monter à la paroisse, avec sa capote à brides nouées sous le menton, sa robe de soie noire et son ombrelle. La seule chose qui la distinguât de ces dames qui croient tenir le haut du pavé, c’est qu’elle ne portait pas la voilette. » (Guy de Lanauve)

DOMME 1915



Les enfants sont précieux sur une photo, on peut leur donner un âge sans trop se tromper ; leurs dates de naissance étant faciles à trouver, nous pouvons affirmer que nous sommes en 1915. Les arbres à l’horizon, la capote de la Panhard Torpédo abaissée et les vêtements, nous disent que la belle saison est bien là. Si les enfants portent encore des bas dans leurs souliers vernis à boucle, c’est que Pâques n’est pas loin.
Lucien Carcenac est sur le front de Verdun, du moins un peu en arrière, mais cela n’empêche pas sa seconde femme Fernande, et le reste de la famille, de s’offrir une promenade à Domme. On ne se fait pas trop de soucis pour lui, ses compétences en mécanique et en conduite l’ont fait nommer instructeur de chauffeurs pour camions.



Les trois enfants, vêtus de clair, se détachent sur le fond sombre. Les filles, souriantes, se prêtent volontiers au cérémonial de la prise de vue. Jacques, le petit marin, est affublé d’un chapeau colonial qui tranche avec la coiffure pseudo orientale de sa mère.



Au volant, Jeannette regarde son mari photographe avec amour, alors que les autres femmes posent, chacune à sa manière et avec ses pensées. Les fillettes sont détendues, Jacques regarde son oncle bien en face, pas du tout intimidé par l’appareil.

Cette élégante voiture date du début de 1914, l’intérieur est luxueux, garni de cuir. Il existe une portière à l’arrière, mais pas du côté conducteur, car à la droite de celui-ci se trouvent les leviers de frein et de changement de vitesse. Ceci laisse la place au pneu de rechange Michelin, encore dans son emballage de papier huilé qui protège du soleil le caoutchouc naturel. L’étiquette d’expédition est toute neuve. Les roues de bois comme celles-ci, seront utilisées par Chrysler jusqu’en 1928.

Sur le marchepied, un générateur à carbure envoie l’acétylène aux gros phares de l’avant. Au-dessus, la trompe avertisseur, fonctionne avec une grosse poire ou un volant à main. Dans une autre photo de cette Panhard, les lanternes de côté sont posées sur les tiges que l’on aperçoit devant le pare-brise ; s’il n’y en pas aujourd’hui, c’est qu’il est prévu de rentrer avant la nuit, Domme n’est qu’à trente cinq kilomètres de la maison. Si la famille se déplace si souvent dans cette forteresse moyenâgeuse, c’est pour la promenade touristique mais aussi parce que Pierre Périé, le beau-père de Zéphyrin Carcenac, est de Domme.

L’herbe pousse jusqu’au mur nord de l’église paroissiale, sur ce terrain qui ne s’appelle pas encore « esplanade », mais « lou clos metgié », autrement dit : l’enclos de « l’égalité », l’emplacement de l’ancien cimetière. Le grand bâtiment du fond est le couvent des sœurs ; après leur départ en 1905, il est devenu l’hospice communal et maintenant maison de retraite.

Pour moi, ce tableau que j’ai sorti d’une boîte à chaussure, fixe un instant de bonheur familial. La joie est dans les regards, excepté chez Hermine Roche qui a perdu sa fille Lucie trois ans plus tôt.

En regardant cette scène, et quelques autres, je me prends pour un devin bien incapable de prévenir mes personnages du sort qui les attend.

Jeannette, aussi amoureuse d’Antoine, est loin de se douter qu’elle mourra en couches cinq ans plus tard. Fernande ne peut savoir que le fils d’Antoine, (moi-même mais pas encore né) recueillera son dernier soupir. J’ai envie de dire à Jacques que plus tard nous ferons équipe ensemble à Belvès, lui comme pharmacien et moi comme médecin.

Je suis toujours le sorcier qui voit Hermine Roche fuyant sur les routes pendant la débâcle de 1940, tuée dans un bombardement, on ne sait pas exactement où et quand.

Une photo avec des personnages que l’on connaît n’est pas un tableau figé. Après l’avoir bien détaillée, si l’on ferme les yeux elle s’anime et l’on se fait son cinéma.

La photo qui possède une âme n’est pas une nature morte, mais un cliché qui vous entraîne dans des évocations pleines de vie et de mouvement.

En plus des renseignements qu’elle nous apporte, cette photo m’avait « accroché », sans que je sache pourquoi au début. En y pensant, en la revoyant, j’ai vu que c’était le sourire de Mimi avec une si grande bouche. Rien que pour ce sourire, la photo n’est pas banale.

LA COURSE DES VOLCANS EN 1905

La Gordon-Bennett Cup est une compétition automobile historique, créée en 1900 par James Gordon-Bennett, propriétaire du New Herald Tribune, qui voulait avoir une édition française de son journal. Il s’était distingué auparavant en envoyant son journaliste, Stanley, rechercher Livingstone au centre de l’Afrique.

Cette course était disputée tous les ans dans le pays dont le représentant avait été vainqueur soit, sur les six fois qu’elle eut lieu, quatre en France, une en Allemagne et une en Irlande.

Chaque pays doit aligner trois voiture, après un éliminatoire national. C’est une course infernale, le mode de propulsion est libre.

La première épreuve se court sur le trajet Paris-Lyon, soit 569 kilomètres. Charron sur Panhard est vainqueur.

On organise donc en France la deuxième épreuve, le 29 mai 1901. Elle est incluse dans la course Paris-Bordeaux. C’est toujours une Panhard qui gagne, avec Girardot comme pilote.

La troisième épreuve, jumelée avec Paris-Vienne, se tient le 26 juin 1902. Premier, Napier, avec le pilote anglais Edge.

La quatrième épreuve est en Irlande sur le circuit de Carlow-Athy. Mercedes l’emporte avec un pilote belge, Camille Jenatzy.

La cinquième épreuve, le 20 mai 1904, en Allemagne, emprunte un circuit choisi personnellement par le Kaizer, dans les monts du Tonus, autour de Francfort. Théry le vainqueur, pilote une Richard Brasier.

Enfin, la sixième et dernière épreuve, se court en France le 5 juillet 1905 à Clermont-Ferrand. Elle suit le Circuit des volcans d’Auvergne, spécialement étudié parles frères Michelin. C’est toujours Théry sur Richard Brasier qui remporte le trophée.

Cette coupe Gordon-Bennet disparaît du calendrier. Elle est remplacée en 1906 par le Grand Prix de France qui se court sur le circuit de la Sarthe.

Le retentissement de cette course est mondial, dans les pays industrialisés. Les retombées commerciales pour les marques sont loin d’être négligeables. La Gordon-Bennet Cup est l’ancêtre des grands prix internationaux.

Evidemment, Antoine ne va pas manquer une telle rencontre historique. En route donc pour Clermont avec la Darracq, en emmenant Zéphyrin et le matériel photo. La route est longue, la nationale 89 est tortueuse à l’extrême, poussiéreuse, mais on y trouve de bonnes auberges. De cette expédition, il nous reste onze clichés.






La 38 n’est pas une voiture de course, tout simplement parce qu’elle a des ailes. C’est une voiture anglaise du service de la course. Elle arbore un drapeau et c’est certainement la voiture des représentants officiels anglais.



Le passage de la Fiat n°4
Sur le Circuit des Volcans, Antoine est un moderne reporter. A l’ouest de la chaîne des Puys, le bolide qui fonce, le numéro 4, est une Fiat à chaînes, Grand prix. La moyenne de 100 kilomètres/heure est dépassée.



Détail de la Fiat n°4
Il est difficile de reconnaître le chauffeur, mais c’est, soit Lancia, soit Cagno, le chauffeur personnel de la reine d’Italie.

Le départ et l’arrivée se font à Laschamps. Les voitures passent par le col de la Moreno, Laqueuille, Pontgibaud et les Quatre-Routes de Clermont.


Révision d’une voiture pendant la course
Après avoir photographié les bolides en peine vitesse, Antoine a transporté sa boite noire au stand de ravitaillement et de contrôle mécanique de la maison Darracq.



La photo, vivante, nous montre un mécanicien qui titille du doigt le carburateur.



Un autre répare une chambre à air, au-dessus du réservoir d’essence.



Un troisième remplit le radiateur à l’aide d’un bidon de lait.

La Darracq n’a pas gagné à cause des roues. D’abord, les pneumatiques déjantent facilement à grande vitesse. Mais surtout, cette Darracq n’a pas les solides roues en bois aux rayons taillés à la plane, roues fabriquées par des charrons ayant une expérience séculaire des roues de charrette. La roue-fils que l’on peut détailler comprend de gros rayons métalliques. Or, ce n’est pas la grosseur des rayons qui importe, mais le nombre. De nos jours, on pose soixante-dix rayons, celle-ci n’en compte que quarante. Il ne semble pas que cette voiture soit équipée du célèbre moteur V8, ce serait plutôt un 5, 2 litres.

samedi 16 juin 2012

COURSE DE VELOS EN 1899

Qu’auraient pensé les défenseurs de la place de Biron à Belbès à la vue d’un tel équipage ? Ce tricycle à pétrole traîne une remorque dans laquelle sont installées ces dames. Cet engin roule à 60 kilomètres/heure, mais sans l’attelage.



Un jour, Antoine cassa la direction du sien. Il réussit à le maintenir en ligne jusqu’à l’arrêt en tapant contre la roue avec les mains. Son grand amusement était de mettre les filles dans le train, à la gare de Belvès, et d’aller leur ouvrir la portière à la gare de Villefranche.


Belvès, le 5 août 1899
Ce samedi 5 août, Zéphyrin Carcenac a organisé une course de tricycles à pétrole. Cet engin faisait allègrement les soixante kilomètres à l’heure, sur des routes empierrées.

Voici Zéphyrin en tenue de sport de l’époque, pantalons dans les chaussettes, large ceinture et canotier.



Zéphyrin Carcenac
Au pied du beffroi de Belvès, il a réuni sept coureurs.



L’épreuve est placée sous le patronage du comte Félix de Fayolle, président du Cyclo-Automobile-Club du Périgord, le troisième en partant de la droite : costume clair trois pièces, col celluloïd raide et montant, mais pour lui aussi, pantalons dans les chaussettes.



Le comte Félix de Fayolle
Difficile de participer à la course dans cette tenue, mais c’est aussi celle des autres coureurs. Celui de gauche est vêtu d’une façon plus fonctionnelle, sans col, pantalons s’arrêtant aux genoux.



Entre les piliers de la construction qui abrite tréteaux et bancs pour les forains, se tiennent fièrement, sans sourire, les frères Prat-Dumas, les papetiers de Couze.



Les deux frères Prat-Dumas
Gonthier, champion cycliste qui courait pour le compte de Zéphyrin, s’appuie sur son épaule. Plus tard, Zéphyrin l’a installé dans une agence à Périgueux, mais Gonthier a volé de ses propres ailes et a créé la grande ligne d’autobus départementale qui fonctionne toujours : les Transports Gonthier-Nouhaud.



Bertrand Gonthier
Derrière Zéphyrin, c’est Numa Perrié, son beau-frère, derrière le canotier d’un enfant.



Numa Périé
Le Combat Périgourdin du 13 août 1899 nous donne l’itinéraire de cette course en boucle : Belvès, le Got, Saint-Cernin, le poteau de Bezet et retour.

Prat-Dumas est arrivé premier, devant son frère Prat-Dumas jeune, et Gonthier. Les autres n’ont pas terminé, victimes d’accidents mécaniques.

Ainsi Zéphyrin a organisé une course de tricycles à pétrole de cent kilomètres, son fils Lucien organisera en 1958 le championnat de France cycliste à Belvès, et son petit-fils Michel créera les Cent kilomètres de course à pied du Périgord Noir.